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Expériences de la douleur |
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David LE BRETON |
SOMMAIRE
Introduction : il n’y a pas de douleur sans souffrance
Chapitre 1 : Douleur de soi
La douleur est souffrance – La souffrance comme un déjà là de la mort –L’indicible de la souffrance – Douleurs rebelles – La douleur invisible – Isolement – Accompagnement – Composer avec la souffrance – La douleur métamorphose.
Chapitre 2 : douleur et sens
La douleur dans la culture – La douleur comme événement privé – Interactions familiales – Modulations du contexte – Hypnose : le jeu avec le sens – Technique de diversion.
Chapitre 3 : Une nécessaire douleur pour exister
Les limites du dualisme – Douleur de vie – La douleur comme arme – Une douleur pour exister.
Chapitre 4 : Douleur et torture : la fracturation de soi
Provoquer la souffrance – Le traumatisme du corps et du sens – Résister à la souffrance : le bouclier du sens – Séquelles de la torture – Les soins aux survivants.
Chapitre 5 : L’oeuvre de douleur
Douleur et pratiques sportives – La douleur comme support de l’extase – Tatouages, piercings et autres marques corporelles – La blessure comme oeuvre d’art – Douleurs initiatiques – Rites de virilité.
Chapitre 6 : Douleur ambiguë : l’accouchement
Accouchements traditionnels – Techniques occidentales – Expressions de la douleur – Péridurale ? – Couvades.
Chapitre 7 : La douleur contre la souffrance
La douleur comme jouissance – La recherche de douleur comme exorcisme d’un trauma – La douleur comme résistance – Les scarifications comme cran d’arrêt à la souffrance.
Ouverture
Bibliographie
Introduction :
Il n’y a pas de douleur sans souffrance
“Parle –
Cependant ne sépare pas du Oui le Non.
Donne à ta parole aussi le sens :
Lui donnant de l’ombre.”
Paul Celan, Parle toi aussi
Cet ouvrage porte sur l’expérience de la douleur, sur la manière dont elle est vécue et ressentie par les individus, sur les comportements et les métamorphoses qu’elle induit. Il s’agit d’être au plus proche de la personne en s’efforçant de comprendre ce qu’elle vit à travers les outils de l’anthropologie. Cet ouvrage prolonge en ce sens Anthropologie de la douleur (1995, rééd. 2004) qui insistait surtout sur la dimension sociale et culturelle de la douleur. Depuis la première édition de ce livre, j’ai non seulement poursuivi ces recherches dans le contexte de la maladie ou de l’accident, mais prolongé aussi celles sur les conduites à risque des jeunes (2002 ; 2003 ; 2007) ou le sport extrême (2002), du body art ou des rites contemporains de suspensions (2003). Ces figures multiples de la douleur en élargissent la compréhension en montrant les variations considérables de son ressenti.
Le propos consiste justement à dégager les liens entre douleur et souffrance, et parallèlement à comprendre pourquoi certaines douleurs sont dénuées de souffrance, voire même associées à la réalisation de soi ou au plaisir. La douleur recherchée ou vécue à travers les conduites à risque ou les scarifications est d’une autre nature que celle qui affecte le malade, par exemple. Le sportif de l’extrême ou simplement le sportif en compétition ou à l’entraînement est un homme ou une femme qui accepte la douleur comme matière première de ses performances, il cherche à l’apprivoiser, à la contenir, il sait que s’il ne se “rentre pas dedans” il fera piètre figure. Quant à la personne qui se suspend avec des crochets dans la poitrine, elle cherche plutôt l’extase ou une expérience spirituelle. Dans un autre registre, l’expérience de l’accouchement manifeste une forte ambivalence, certaines femmes la vivent comme une souffrance intolérable et d’autres comme une sensation inoubliable mais nullement rattachée à la douleur. Ailleurs encore certains cherchent l’orgasme à travers divers exercices de cruauté dans les pratiques sadomasochistes. La douleur est comme un emboîtement de poupées russes, on en ouvre une et une autre apparaît encore et encore. Bref, les figures de la douleur sont innombrables et mon souhait est de les confronter pour essayer de mieux comprendre pourquoi, si certaines expériences douloureuses détruisent la personne, d’autres, à l’inverse, la construisent.
La relation douleur-souffrance est au cœur de cet ouvrage. Et si les premiers chapitres traitent d’une douleur qui implique la souffrance dans la maladie ou les séquelles de l’accident ou de la torture, les autres analysent une douleur souvent proche du plaisir ou de l’épanouissement personnel, ils s’efforcent de comprendre l’ambivalence du rapport à la douleur. Bien entendu l’analyse pourrait se poursuivre par l’étude des différentes formes de mysticismes. Des hommes ou des femmes s’infligent en effet de terribles privations, des blessures qu’ils ne vivent nullement comme des souffrances, mais dans une sorte de délectation grâce à leur conviction que ces épreuves les rapprochent de Dieu. Je n’aborderai pas ici cette offrande de douleur longuement traitée dans Anthropologie de la douleur .
La douleur est une donnée de la condition humaine, nul n’y échappe à un moment ou à un autre, une vie sans douleur est impensable. Elle frappe provisoirement ou durablement selon les circonstances. Mais la plupart du temps elle est sans autre incidence qu’un malaise de quelques heures aussitôt oublié dès lors qu’elle s’est retirée. Elle renvoie toujours à un contexte personnel et social qui en module le ressenti. Impossible dans la vie courante d’échapper un jour ou l’autre au mal de dos, à une migraine, à un mal de ventre, une angine, une carie, une écorchure, une brûlure, un heurt contre une porte, une chute… La liste n’en finit pas des petits maux qui jalonnent l’existence. Et parfois, pour soigner la maladie ou la plaie, il faut encore avoir mal. Comme la maladie ou la mort, la douleur est la rançon de la dimension corporelle de l’existence. Tout individu est voué à la précarité, mais simultanément, si son corps est destiné au vieillissement et à la mort, il est aussi la condition de la saveur du monde (Le Breton, 2006). La douleur est le privilège et le tragique de la condition humaine ou animale. Même si elle est partagée par tous, son paradoxe est d’apparaître toujours comme radicalement étrangère à soi. “Cette douleur, nous ne pouvions pas l’imaginer comme nôtre avant qu’elle n’arrive. Et c’est à peine si, après qu’elle soit arrivée, nous pouvons nous la représenter comme nôtre” (Vasse, 1983, 12).
Souvent la douleur ressentie est sans lésion décelable et, inversement, des lésions sérieuses restent insensibles. Si elle avertit d’une menace pour l’intégrité corporelle, elle n’est jamais proportionnée au dommage qu’elle signale. Parfois utile pour signaler un processus pathologique, elle est souvent absente pour marquer la progression d’une maladie grave découverte trop tard, et souvent elle s’enraye en dehors de toute nécessité de protection pour démanteler l’existence. Elle est souvent elle-même la maladie à combattre. “À quoi peut bien servir, au cancéreux qui se meurt, cette effroyable douleur qu’un sombre humour oserait seulement appeler encore fonction de défense ? À quoi peuvent bien servir la crise de migraine, la névralgie du sciatique ou du trijumeau ?” (Sarano, 1965, 111). À quoi bon la douleur du membre fantôme dont le paradoxe est de faire souffrir d’un membre disparu et de raviver en outre le sentiment moral de la mutilation, ou celle qui persiste après cicatrisation des tissus ? En un mot la douleur est une maladie, même si elle participe du diagnostic, son soulagement s’impose.
Si l’absence de douleur due à une anomalie congénitale paraît de prime abord un destin enviable, les conséquences n’en sont guère désirables. Un individu incapable de ressentir la moindre douleur est sans cesse menacé. Il ignore les agressions dont son corps est l’objet s’il n’en voit pas les effets. Il se blesse, il se casse un membre sans rien éprouver de pénible. Il continue à boire une soupe brûlante ou à marcher avec une fracture de la jambe. Seule une gêne fonctionnelle attire son attention. Il ne ressent aucune douleur liée à l’appendicite ou à l’avancée d’une maladie grave. L’insensibilité congénitale à la douleur est rare, mais elle expose dangereusement à l’adversité et ceux qui la connaissent meurent précocement. La douleur reste pour eux une énigme . Le chirurgien Richard Selzer raconte l’histoire d’une femme opérée peu auparavant. Elle repose sur son lit d’hôpital, lors de la visite qu’il lui rend, elle est aux toilettes, un liquide sombre s’étale sous la porte. Il découvre la patiente prostrée, la main plongée dans son abdomen déchiré. Sidéré, il la ramène à son lit et soigne ses blessures. Elle lui demande soudain : “Ça devrait faire terriblement mal, non ? Je veux dire : si c’était vraiment mon corps à moi, j’aurais mal. Mais je ne sens rien du tout” (1987, 151). Et R. Selzer comprend que la femme était à la recherche de sa douleur. Le paradoxe de la douleur est de procurer le sentiment d’être vivant et d’établir une frontière nette entre soi et le monde. L’individu est partout où la douleur le touche, si elle n’est nulle part il risque d’avoir le sentiment de n’être plus rien.
Nos sociétés connaissent de longue date un dualisme entre le corps et l’âme (ou l’esprit). Il y aurait alors une douleur (physique) et une souffrance (psychique). On sépare la douleur, atteinte de la chair, et la souffrance, atteinte de la psyché. Cette distinction oppose le corps et l’esprit comme deux réalités distinctes, faisant ainsi de l’individu le produit d’un collage surréaliste. Mais le dualisme douleur-souffrance n’est pas plus fondé que le dualisme corps-esprit. La condition humaine est d’emblée, et de manière irréductible, une condition corporelle (Le Breton, 2008).