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Collection Suites Noir
Paru le 17/02/2011
144 pages, 11 €
ISBN 978-2-86424-761-6
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Extrait de Le Père et l’étranger  -  Giancarlo DE CATALDO

1


En attendant de récupérer son fils, Diego fumait cigarette sur cigarette. Il restait dix minutes avant la fin de la séance. Une fraîche brise d’automne soufflait et, au milieu de l’esplanade qui séparait le service des convul­sions de celui des lésions cérébrales, quelques enfants épileptiques jouaient à chat perché sous le regard distrait d’une vieille femme occupée à tricoter. Deux infirmières essayaient de faire tenir debout un bambin à la tête microscopique. Diego avait déjà vu cette créature désar­ticulée qui semblait un jeu cruel de la nature. En son for intérieur, il l’appelait “le petit monstre”.
Il ne remarqua l’homme qu’une fois assis à côté de lui sur la partie du banc plongée dans l’ombre. La quaran­taine, grand, la peau mate, de profonds yeux noirs, il était d’une élégance qui frisait la coquetterie. Diego se mit à fixer la pointe de ses chaussures.
En général, les parents échangeaient un signe de tête ou un commentaire sur le temps qu’il faisait ou sur leurs enfants. Diego ne s’était jamais accordé le réconfort d’un bavardage. En quoi les jérémiades ou les conseils des autres auraient-ils pu l’aider ? A une époque, ce malheur qui lui était tombé dessus l’avait rendu honteux. Puis il avait fini par se persuader que dans la douleur comme dans la colère, on est tou­jours seul et impuissant.
L’homme s’était mis à tapoter frénétiquement du pied sur le sol. Soudain il laissa échapper un profond soupir. Diego se surprit à le fixer malgré lui. L’autre croisa son regard et lui adressa un sourire empreint de douceur.
– Vous aussi, vous êtes ici pour votre enfant ?
Il avait prononcé ces mots avec calme, en appuyant nettement sur les accents. L’intonation était indé­finis­sable, mais à coup sûr étrangère. Probablement venait-il du Moyen-Orient, à en juger par son teint foncé et l’ombre d’une barbe qui semblait défier le rasage, même le plus soigné. Diego soupira à son tour, en acquiesçant.
– Chez moi, en cette saison, on organise de grandes fêtes dans les villages sur les hauteurs. On danse pour éloigner la peur de l’hiver. Je m’appelle Walid.
Diego serra la main qu’on lui tendait et murmura un “M. Marini” qui le fit se sentir à la fois ridicule et furieux.
– Vous venez de quel pays ? ajouta-t-il aussitôt.
– Oh, c’est un pays lointain. Pas très différent de l’Italie. Là-bas aussi il y a des montagnes et la mer, et des gens de tout acabit. Sur la côte, nous disons que les gens de la montagne se lavent peu, parce qu’il fait froid. Et ceux de la montagne disent que sur la côte nous puons le poisson. Voici mon fils Yusuf. Il était donc le père du “petit monstre”. Étrange, en tout cas, lui si mat et cet enfant au crâne sur­monté d’une touffe de cheveux blonds…
Il repensa alors à la façon dont il avait prononcé le prénom de l’enfant : avec orgueil et douleur. C’était ce que lui avait si souvent reproché sa femme : de ne jamais avoir su dire le prénom de son fils avec autant d’orgueil et autant de douleur.
– Le mien est encore à l’intérieur, marmonna-t-il en se levant brusquement, il est temps que j’aille le chercher.
Quand il arriva dans la salle de soins, les infir­mières avaient déjà rhabillé Giacomo et une mère impatiente attendait son tour en serrant sur sa poi­trine une petite fille aux joues rougies qui, de la langue, explorait sans arrêt l’intérieur de son palais.
Diego se pencha et chuchota quelque chose à l’oreille de son fils. Le visage du petit s’éclaira d’un sourire radieux et il l’entendit lancer son cri de bon­heur, un “eeh-eeh !” à la fois monocorde et modulé par lequel il le remerciait de l’avoir délivré.
Pour lui, chaque séance était une torture : or selon les médecins, cette torture était nécessaire au déve­lop­pement de son cerveau malformé. Au bout de deux ans de soins assidus, Giacomo avait appris à sourire à ses parents et à remettre sa tétine dans sa bouche du dos de la main. Il arrivait à se tenir debout une trentaine de secondes en étant soutenu. Diego pensait être désormais résigné à la maladie de Gia­como. Pourtant à la maison, lorsqu’on respirait parfois un air de vague optimisme sur les “pro­grès” de l’enfant, il était pris de violents accès de rage. Tous ces efforts lui semblaient inutiles ou, pire, d’une insup­portable absurdité. S’il avait été plus qu’un simple employé du ministère de la Justice, il aurait pu dire de lui-même qu’après la naissance de son fils, il était mort à l’intérieur.
En sortant, il retrouva Walid qui dansait au milieu de l’esplanade avec son petit monstre dans les bras. La tête du gamin penchait d’un côté, ses yeux étaient vides, mais sur ses lèvres affleurait le même sourire que celui de son père.
Ils se retrouvèrent côte à côte, chacun derrière sa pous­sette, et ils parcoururent ensemble le bout de route qui les séparait de la sortie de l’Institut. Sur le seuil de la porte vitrée qui conduisait à une longue allée très fré­quen­tée, ils s’arrêtèrent pour installer plus confortablement leurs enfants. Giacomo souriait toujours, un filet de bave au coin de sa bouche gercée. Yusuf s’était endormi.
Ils échangèrent un geste d’adieu. Sur le visage de Walid apparut à nouveau ce paisible sourire, puis il se dirigea vers une longue berline noire stationnée devant l’Institut. De la voiture sortit un homme en uniforme de chauffeur, paraissant lui aussi venir du Moyen-Orient. Il s’inclina devant Walid et l’aida à soulever le petit.
Tout en regagnant sa Panda cabossée, Diego pensa qu’il aimerait bien revoir ce père si serein. Et il éprouva une honte profonde à l’idée d’avoir pensé à Yusuf comme à un “petit monstre”.



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