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Collection Suites Noir
Paru le 05/04/2012
220 pages, 10 €
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Extrait de À tous et à personne  -  Grazia VERASANI

1

C'est sur le quai numéro trois de la gare de Bologne qu'a commencé ma dernière soirée avec Nicola. Il revenait de Florence où il était allé rendre visite à un ami qu'il n'avait pas vu depuis l'époque – assez récente – de l'université, et je lui avais proposé de le retrouver à la gare. Bologne est une ville de transit, du sud au nord et vice-versa, et la gare est toujours ouverte. Les vols à la tire sont monnaie courante et la nuit, dans la salle d'attente, dorment des émigrés, des sans-abris qui imprègnent l'air d'une odeur rance. C'est une vieille gare, sans passerelles ni plateformes où faire rouler les bagages, sans parler de l'accès pour les handicapés. L'unique objet de valeur est l'horloge qui marque encore l'heure du carnage du 2 août 1980…
Avant de franchir le hall, j'ai assisté à une altercation entre un agent de la police ferroviaire et un chauffeur de taxi.
-Avec vos bagnoles, hurlait l'agent, vous gênez les opérations, les secours ne peuvent plus passer !
Le chauffeur a déplacé sa voiture de quelques mètres, a attendu que son client descende, puis a craché par la fenêtre.

Sur le quai, Nicola a surgi derrière moi en plaquant sur mes yeux ses mains très blanches. J'ai souri, nous nous sommes embrassés, et j'ai oublié un instant que je m'étais préparée à un de ces discours censés expliquer la fin d'une histoire.
Au restaurant chinois, il a montré mon assiette à moitié pleine et moi, pour justifier mon manque d'appétit j'ai dit que m'était revenue à l'esprit l'image d'un mec qui s'était jeté sous la motrice d'un interrégional : le corps sans tête d'un de mes clients trompé par sa femme.
Nicola s'est figé, la fourchette en l'air, un morceau de poulet au curry entre les dents.
-Tu ne pourrais pas un peu les oublier, tes affaires ?

Après le repas, je lui ai proposé de faire quelques pas. Il a répondu oui.
Avec ses cheveux noirs en masse désordonnée, sa mâchoire volontaire, la peau lisse et pâle d'un visage rasé de près, ses longs bras ballants, il semblait sortir d'un vers de Verlaine : Jamais fatigué d'être inattentif et naïf. Il marchait à côté de moi avec ses vingt-six ans, son maigre salaire de vendeur à mi-temps dans une librairie et une espèce de fiancée de quarante ans dont il avait appris à supporter les humeurs.
Près de la piazza Ravegnana, sous les Deux Tours qui me paraissaient s'incliner de plus en plus vers le bas, j'ai eu envie de lui dire qu'à partir de là on allait prendre deux chemins différents. Plus ou moins comme ce qui se passe dans ce roman de Steinbeck où, quand il lui demande s'il peut l'accompagner un moment, elle réplique : “Si tu viens avec moi ce sera une promenade, si je continue seule ce sera une aventure.”
Le problème c'est qu'il y a des années que j'ai perdu le goût de l'aventure.

Ce soir-là, en sortant de l'enfilade des arcades, on apercevait une lune parfaitement ronde, comme une de mes pilules contre l'angoisse, seulement un peu plus grande. La respiration courte, j'avais une sensation d'étouffement en pensant à Nicola comme à une introduction et à moi comme à un épilogue. Difficile de suivre quelqu'un qui grimpe les marches deux par deux, quand on a le souffle coupé avant même de s'engager dans l'escalier. La vérité c'est qu'avec Nicola j'ai toujours pensé à lui, à moi, mais jamais à nous. Pas de pluriel de majesté, en somme. Mais ce soir-là, je ne le lui ai pas dit. Ce soir-là j'ai décrété que cette ville était désormais l'ombre d'elle-même, et d'autres niaiseries du même genre. Nicola a haussé les épaules : j'avais la liberté de me lamenter tant que je voulais, à condition de me tenir bien droite, et non pas voûtée comme son père qui ne vit que de regrets. Ces derniers mois je l'ai bassiné avec les souvenirs resplendissants de ma jeunesse. Je me suis livrée à un déballage de mémoire et il s'est très bien défendu. Lui, m'a-t-il dit, c'est avec le monde réel qu'il doit compter. Lui, en réponse aux délires de mon amertume, il me tendrait volontiers un crachoir ou à la limite un joint de marijuana. Et face à mon éternelle mauvaise humeur, il ne peut s'en sortir que par des boutades.

Et puis tout s'est enchaîné, comme quand on sent l'odeur de la neige et que tout de suite après on reçoit les premiers flocons sur son nez.
-C'est à cause du coup de fil de Cristina ? m'a-t-il demandé.
J'étais déconcertée.
-Qui est Cristina ?
Il a frotté ses mains contre son jean noir comme pour les réchauffer. En réalité, il était nerveux.
-Dernièrement elle a essayé plusieurs fois de me contacter, je pensais que… Tu as lu ses SMS ?
-Tu me prends pour qui ? Tu crois que je lis tes SMS ? lançai-je en haussant le ton.
C'est alors que j'ai compris qu'on n'était pas en train de se quitter à cause de mon passé, de mes mille maladies imaginaires ou de quelques rides, mais parce qu'il y a quelque temps nous étions partis faire un voyage en ayant déjà acheté le billet de retour, et quand la porte s'était refermée et que l'avion avait décollé, nous avions éprouvé tous les deux une euphorie rapide et imprévue – tout en sachant que nos petites valises ne nous mèneraient pas très loin.
-Je le voyais venir, a soupiré Nicola. Depuis des semaines, moins tu me vois et mieux tu te portes.
J'ai regardé ailleurs, en acquiesçant. Il a reculé de quelques mètres et, sur un ton légèrement moqueur, il a dit :
-Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? Te mettre avec un rocker minable d'un certain âge ?
Alors je me suis mise à rire, sans même m'arrêter quand, en me tournant le dos, il a jeté :
-Surtout ne me dis pas merci pour tout.
J'ai baissé la tête et j'ai souri.
-Idem pour toi.



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