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Perfides clients Prologue : Crémone, 1970 En allant chercher son fils à l'école, la femme s'imposa de prendre enfin une décision : ou bien elle écouterait son instinct maternel, ou bien, comme toujours, elle s'en remettrait à l'avis des médecins et de tous ceux qui affirmaient en savoir plus qu'elle sur la vie et sur la mort. Une décision difficile. Dans son travail d'infirmière jamais elle n'avait même osé penser que les patients puissent faire autre chose qu'accepter de bon gré les traitements des médecins, pour douloureux et inutiles qu'ils soient. Les premiers doutes lui étaient venus au moment de la maladie de son mari, lorsque les médecins s'étaient révélés incapables de changer quoi que ce soit à son sort malgré les thérapies, les opérations chirurgicales et les convalescences interminables qui petit à petit s'étaient transformées en une agonie non moins interminable. Rester veuve avait signifié pour elle entrer dans un monde nouveau fait d'incertitudes sur l'avenir. Pourtant, ce qui lui pesait encore plus que les dettes à payer, ce qui l'humiliait davantage que les chaussures usées, c'était d'être privée de cette confiance aveugle en la science qui l'avait accompagnée jusqu'alors, depuis sa jeunesse sur les bancs de l'école jusqu'aux longues heures de travail passées à l'hôpital. La médecine avait échoué et tout portait à croire qu'avec son fils elle aurait échoué à nouveau, en la laissant encore plus seule. Dans son effort de concentration, elle ralentit le pas sur le trottoir pour s'allumer une cigarette. Elle se rappela à quel point son mari détestait qu'elle fume dans la rue, il trouvait cela peu convenable. Un instant, ce souvenir réveilla en elle une douleur aiguë et enfouie, mais en faisant appel à tout son courage elle l'éloigna de son esprit. Elle ne pouvait pas laisser son fils entre les mains des médecins, même s'ils croyaient avoir tout compris de sa situation parce qu'ils l'avaient gardé une semaine en observation, en se contentant ensuite d'un diagnostic hâtif de troubles psychiatriques. A ses questions insistantes, l'équipe médicale avait répondu d'un air gêné en parlant des symptômes étranges que l'enfant montrait dans son sommeil. C'était vrai, elle aussi avait remarqué que son fils se réveillait souvent la nuit et se comportait bizarrement ; ce n'était pas pour rien qu'elle avait décidé de consulter des médecins. Parfois, elle le surprenait dans le noir, en train de fouiller dans les tiroirs et dans les recoins de la pièce comme s'il la découvrait pour la première fois, comme s'il était en train de l'explorer ; le lendemain matin, il avait tout oublié. Somnambulisme. Cela arrivait aux enfants en période de croissance, elle en avait entendu parler, et son fils avait été fortement traumatisé par la mort de son père. Le neurologue, lui, considérait cela comme autant de symptômes à prendre très au sérieux et dont il fallait s'inquiéter. A son avis, l'électroencéphalogramme aussi montrait quelque chose de pas normal, mais il ne pouvait pas lui en dire davantage si ce n'est que cela n'avait rien à voir avec l'épilepsie. Quelque chose d'"anormal", comme on avait défini d'"anormal" l'ulcère de son mari, qui s'était ensuite révélé comme étant d'une toute autre nature que la maladie évoquée. Arrivée devant l'école primaire où se trouvait déjà bon nombre de parents venus comme elle chercher leurs enfants, la femme prit enfin une décision. Son fils allait bien, et même s'il souffrait d'un problème quelconque, ils le géreraient tous seuls, en famille. L'enfant la vit de loin et se mit à courir à sa rencontre. Extrait du premier chapitre Je tirai la sonnette à côté du portail. Jusqu'au dernier moment je m'étais demandé si je devais ou non enlever la boucle d'oreille en or que je portais au lobe droit, puis finalement j'avais décidé de la garder. Le contraste avec la cravate était supposé faire remarquer que si j'étais quelqu'un de distingué et de digne de confiance, j'étais aussi capable de porter un regard original sur la réalité Un gardien de fêtes parfait. Et puis, de près, l'oreille percée se serait vue de toutes façons. Une domestique rabougrie vint m'ouvrir. En traînant ses savates, elle me conduisit à travers un couloir aussi long que le tunnel du Grand Saint-Bernard jusqu'à un énorme salon qui fleurait bon le bois précieux et le cuir de canapé. L'un des murs - pas moins d'un kilomètre carré de surface - était entièrement occupé par une bibliothèque, tandis que les trois autres étaient couverts de tableaux (que dans ma grande ignorance je ne sus reconnaître), de tapisseries anciennes et de masques africains en bois. Le style général oscillait entre le classique de bon goût et le moderne très tendance, rehaussé d'une touche d'exotisme qui ne gâte rien. Tapis persans et sculptures d'Arnoldo Pomodoro, tables basses en métal et secrétaire en bois, grande table ovale en teck, mégatéléviseur et chaîne stéréo. Les livres en différentes langues indiquaient un niveau de culture supérieur à la moyenne ou un goût prononcé pour l'art de la mise en scène. Monsieur Gardoni m'attendait dans sa robe de chambre amarante, ses pieds nus enfoncés dans le pelage moelleux d'un tapis immaculé. Au premier coup d'œil on lui donnait la cinquantaine mal portée, bouclettes poivre et sel, iris noir, physique maigrelet, dans les un mètre soixante-dix. Il dormait peu ou il travaillait beaucoup, parce qu'il affichait de belles valises sous les yeux. Courtoisement, il me tendit sa main que je serrai avec l'attention requise, pour ensuite lui donner ma carte de visite qui claironnait : Sandro Dazieri - Sécurité et Protection personnelle. Ça sonnait mieux que "gorille à louer" et j'avais payé des fortunes l'imprimeur pour qu'il me fasse du bon boulot, avec les caractères en relief et tout le reste. Gardoni, pourtant, la glissa distraitement dans sa poche tout en me toisant avec une certaine nervosité. Lorsqu'il m'y invita, je m'assis sur une espèce de pouf très moelleux en faisant bien attention à ne pas tomber à la renverse et à ne pas montrer mes chaussettes dépareillées. Il m'offrit un verre - que je refusai pour me montrer vertueux - puis se décida à aborder le sujet d'un air un peu gêné. - Monsieur Dazieri, votre nom m'a été recommandé par maître Valentina. Elle m'a dit le plus grand bien de vous et m'a assuré que vous êtes la personne qu'il me faut, avec une grande expérience dans le domaine. Elle semble beaucoup vous apprécier. - J'ai travaillé pour elle dans le passé, improvisai-je. - Elle m'a dit ça. Je n'ai pas bien compris si vous avez aussi travaillé dans la police... Je parvins à ne pas tressaillir ; je suis habitué à ce qu'on me prenne pour un flic. - A vrai dire non, répondis-je. J'ai surtout travaillé pour des agences privées (je lui en citai quelques unes), mais depuis quelque temps je suis à mon compte. - Pour quelle raison avez-vous choisi ce métier, si je ne suis pas indiscret ? Je lui fournis une réponse toute faite. - Quand j'étais à la fac, c'était un job pour payer mes études et en fin de compte j'ai préféré continuer là-dedans plutôt que de passer un concours de fonctionnaire. - Le travail de bureau ne vous convenait pas ? - Je ne suis pas fait pour ça, je crois. Je suis plus à l'aise avec la security. Je n'étais pas en train de lui faire une très bonne impression. - Voyez-vous, continua-t-il après une pause de réflexion, jusqu'à présent je me suis toujours adressé aux agences que vous venez de citer, mais je n'en ai jamais été vraiment satisfait. Les hommes qu'elles m'envoyaient étaient toujours un peu trop, comment dirais-je... - Reconnaissables ? je lui suggérai. - C'est cela, reconnaissables. On aurait dit les gardes du corps des magistrats de la télé, ou des videurs de boîtes de nuit. Bien sûr, leur présence était assez rassurante, mais par ailleurs ils ne savaient pas vraiment se conduire. Il y a même eu quelques petits incidents... diplomatiques. Je n'avais aucun mal à le croire, vu les quelques brutes épaisses qui circulaient dans le milieu. - Vous, au contraire, continua-t-il, vous avez l'air d'un jeune homme comme il faut (je frissonnai), mais en même temps, si je peux me permettre d'être franc, vous ne me semblez pas assez... je vous en prie, n'en soyez pas offusqué... - Costaud ? je suggérai à nouveau. - Voilà, c'est exactement ça. Je crains qu'en vous trouvant dans une situation difficile, vous n'ayez du mal à la maîtriser. (Il baissa les yeux en regardant ses mains, puis continua sur un ton plus confidentiel.) Il y a quelque temps, ma famille et moi avons eu une mauvaise expérience avec des voyous. Vous comprenez, je ne peux pas me permettre de faire courir des risques à mes invités. Grand Dieu ! - Monsieur Gardoni, s'il s'agit de tenir à distance des fous furieux, il est certain qu'il vaut mieux prendre des armoires à glace comme les types des agences que vous connaissez. En revanche, s'il s'agit d'un travail délicat (dis-je en soulignant le mot "délicat"), il faut de l'intelligence et une certaine présence d'esprit, plus que des muscles. Si j'ai bien compris, plus qu'un spécialiste des rixes, il vous faut quelqu'un qui veille à ce qu'il n'y ait pas d'intrus et que personne ne fasse d'esclandres sous l'effet de l'alcool. Il fit un signe de la main. - Oui, ce n'est pas faux. Mais si des voyous arrivaient ? C'est ça qui m'inquiète le plus. - J'essaye de les arrêter avant. S'il ne s'agit pas d'un commando terroriste, normalement je devrais y arriver, dis-je avec un sourire rassurant. - J'en déduis que vous vous êtes déjà trouvé dans ce genre de situation. J'hésitai un instant, me demandant jusqu'où j'avais envie de lui raconter ma vie, puis j'optai pour un résumé assez général. - Du temps où je travaillais pour les agences, je me suis fait une solide expérience dans le "service psychopathes". (Il me regardait d'un air interrogateur.) C'est un mot qui ne figure pas dans les dépliants de publicité, mais c'est comme ça qu'on l'appelle entre gens du métier. Pour être plus clair : il est rare que la police prenne au sérieux les lettres de menace anonymes ou les coups de fils obscènes, et dans ce genre de cas elle n'envoie d'hommes qu'aux personnalités. Sur un plan purement statistique, les policiers ont raison, mais les gens, eux, ont quand même peur et s'adressent à des agences privées. Celles-ci envoient alors des gens comme moi veiller sur la victime potentielle et la protéger de quiconque s'approcherait d'elle avec des mauvaises intentions. Avant qu'il puisse me demander pour quelle raison je n'étais donc pas en train de donner la chasse à Jack l'Éventreur, je lui fis mon coup habituel. - Pour faire un travail aussi délicat, dis-je en soulignant à nouveau le mot magique, il faut avoir l'esprit d'observation pour remarquer les têtes bizarres et une excellente mémoire pour s'en souvenir. Moi, j'ai les deux et si vous le permettez je vais vous le prouver. Fermez les yeux. Il m'envoya un regard perplexe. - Pardon ? - Fermez les yeux, on va faire un test. (Pris de court, il obéit.) Comment suis-je habillé ? N'ouvrez pas les yeux. - Heu... vous portez un costume. - Ça c'est facile. De quelle couleur ? - C'est un costume marron. (Il commençait déjà à en avoir marre, mais ça n'avait pas beaucoup d'importance.) - Faux. Et la chemise ? Et le motif de la cravate ? Il s'efforça un instant, puis céda et ouvrit les yeux. - Et avec ça, qu'est-ce que vous voulez démontrer ? Je fermai les yeux à mon tour. - A vous maintenant, posez-moi des questions. - Ah, je comprends. Comment je suis habillé, c'est trop facile. Bon alors, voyons... (Il réfléchit quelques instants.) Il y a un tableau dans l'entrée, décrivez-le-moi. - C'est un tableau sur fond bleu clair. Avec des chevaux, je n'en connais pas l'auteur. Dessus, il y a un post-it avec écrit : appeler le plombier. (J'ouvris les yeux.) C'est exact ? Il s'était levé pour aller vérifier. En revenant avec le post-it en question, il secouait la tête avec un petit sourire. - C'est incroyable. Comment avez-vous fait ? - Les secrets du métier. Je ne crus pas nécessaire de lui raconter qu'entre mon Associé et moi, pour éviter les gaffes, on s'échange toujours des rapports à apprendre par cœur. Ni d'ailleurs que mon cerveau mal fichu fonctionne tout à fait, à sa manière. - D'accord... rumina-t-il quelques instants. Votre démonstration paraît convaincante, pour ce que je peux en comprendre. Mais quant aux arts martiaux... vraiment rien du tout ? Je soupirai en mon for intérieur. - J'ai quelques notions. Vous voulez que je vous attrape par le bras et que je vous fasse valser par dessus mon épaule ? - Ciel, non ! Je vous crois sur parole. Après une nouvelle hésitation, il demanda : - Êtes-vous armé ? - Non. (Je n'avais même pas de port d'armes.) - Bien, à toutes fins utiles... dit-il, en ouvrant le tiroir d'un secrétaire XVIIIe d'où il sortit une boîte plate, le mien est ici. Il l'ouvrit et en sortit un Beretta qu'il pointa allègrement contre moi. Je me levai d'un bond et m'écartai de sa ligne de mire en faisant semblant d'admirer son beau joujou flambant neuf. - A la villa, je le garde toujours dans une cachette, continua-t-il. Je vous la montrerai, comme ça vous pourrez vous en servir en cas d'urgence. J'imagine que vous savez vous en servir. - Parfaitement. Quelque chose dans le ton de ma voix n'avait pas dû le convaincre, car il retrouva son air dubitatif et le garda jusqu'au moment de mon départ.
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